N° =81 15 /07/ 10  

Joëlle Robin

Mama Africa

  Jazz à Vienne, 8 juillet, nuit. Angélique Kidjo et ses frères et sœurs d’Afrique chantent Miriam Makeba qui s’est battu contre l’apartheid, pour la tolérance et la paix, exhortant ses frères au pardon :

 « Il faut nous laisser grandir. Les Noirs et les Blancs doivent apprendre à se connaître, à vivre ensemble. »

La voix d’Angélique est dure, c’est celle du combat, mais ses paroles espèrent la fraternité lorsqu’elle parle au public viennois. Je ne comprends pas les chansons qu’elle lance dans la nuit dans notre direction, mais elles me touchent au-delà des mots et mon cœur scande cette humanité à l’unisson. J’ai en moi ce désir de communion africaine, et j’envie à nouveau ces jeunes des Camps Hors Frontières qui partent bientôt pour la rencontre. Puissent-ils la vivre pleinement, en conscience, en vérité. C’est tout le mal que je leur souhaite.

Comme cette lettre durera jusqu’au 15 août, je me permets de dépasser les 1300 caractères prévus et je vous livre le commentaire que François a joint aux croquis réalisés ce soir-là devant la scène. Prenez le temps de la lecture, de la relecture, imprégnés de chaleur, et laissez-vous porter…

Bon été à vous. Et belles rencontres !

un beau reportage sur le site de l'auteur

« En 1984 - le mur n’étais pas encore tombé - j’étais avec une chorale lyonnaise en tournée en Pologne. Nous avions, à cet effet, enrichi notre répertoire de trois nouveaux titres. Le premier était l’hymne national officiel polonais, le second une berceuse du pays. Le troisième était un chant à la vierge : « Gaude Mater Polonia ». Tous nos récitals commençaient par l’hymne officiel pour lequel l’assistance se levait, sans grande ferveur à vrai dire. Nous continuions ensuite notre programme assez franchouillard qui avait son petit succès. A l’applaudimètre, le « Chant des Canuts », hymne de révolte des ouvriers lyonnais de la soie, emportait la palme. Jusqu’ à ce que nous entonnions le « Gaude Mater Polonia ». Aux premières notes, nous avons vu l’assemblée se lever comme un seul homme et se joindre au chant. Serrés par l’émotion, nous réalisions qu’en interprétant l’ancien hymne polonais, nous touchions du doigt le combat d’un peuple dont Solidarnosc était le plus visible flambeau. Chanter, c’est prier deux fois, dit le proverbe. J’ai compris ce jour-là que pour ceux qui résistent, chanter, c’est lutter deux fois. En invitant Rokia Traoré, Baaba Maal, Asa, Vusi Mahlasela, et Sayon Bamba, Angélique Kidjo ne nous a pas seulement gratifié d’un best-of parmi les plus belles voix africaines, elle a surtout témoigné de la force du combat d’un peuple en rendant hommage à sa plus fameuse ambassadrice : Miriam Makeba. Angélique est de pure énergie, visage volontaire, voix puissante, présence rare. Quand elle présente avec fierté ses « frères et sœurs », son visage s’illumine, ses yeux s’habillent d’une douceur tendre tandis qu’elle leur cède la place ou qu’elle joint sa voix à leur chant. Ce soir l’humanité est africaine, et je lui suis reconnaissant de me rappeler que mes gènes le sont aussi. Reconnaissant de redire que la Mama Africa n’était pas que la chanteuse du tube planétaire Pata Pata, qu’elle a lutté avec sa voix contre l’apartheid en Afrique du Sud, pour la libération de la femme africaine, qu’elle a été le modèle pour toute une génération d’artiste du continent noir qui contribue à faire connaître une culture magnifique. Ce soir, c’est la veillée, qu’entrecoupe la voix du griot. Les amis passent tour à tour déposer leur hommage à Mama Africa, tantôt chant du feu et de la fête, tantôt chant de la nuit et du songe, toujours caressé par la lumière changeante qui vient comme un boubou habiller la scène. Angélique élargit le cercle pour y faire entrer tout son public. Ce soir nous sommes tous Africains. Même si force est de reconnaître que nous avons un sens un peu émoussé de la lutte et de la générosité. Quelque chose comme une énergie oubliée. Quand l’Afrique s’éveillera ? Elle ne dort pas, et je sens son énergie me gagner le corps, la chaleur de son chant me traverser l’âme tandis que des bras invisibles m’entourent pour me poser sur le cœur de Mama Africa. »

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