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CHAPITRE 16 SUR LA PISTE DES ENFANTS

« On commence par l'école du quai Jules ! » C'est Yann qui prend l'initiative dans son groupe. Il a un avantage : celui de savoir, par l'émission de télévision, où commence la piste pour retrouver les enfants des Marquisats.

C'est que la classe s'est organisée. Tandis que les uns travaillent sur le « régime de Vichy », ou « les lois raciales, » d'autres vont jouer les enquêteurs pour mieux connaître les personnes signalées sur la plaque. Et c'est ainsi que Yann va s'attacher aux enfants.

« Madame, est‑ce que nous pourrions voir les archives de I' école ? »

La directrice accueille aimablement le petit groupe. Elle a vite compris le but de cette visite et, si ce n'est pas la première fois qu'on lui demande de replonger dans les vieux registres, elle n'a encore jamais eu à faire à de si jeunes « historiens ».

Sans hésitation, elle ouvre un grand cahier noir, aux pages jaunies et écornées, Une date, écrite en gros chiffres: 1943. De grandes colonnes inégales pré imprimées. Des noms, des dates, des indications... La directrice feuillette le registre avec précaution : le silence du petit groupe d'enquêteurs est impressionnant.

« Quels noms cherchez-vous ? » demande-t-elle.

Et chacun de sortir la liste recopiée aux Marquisats. Ils ne mettent pas longtemps à identifier des noms déjà familiers. Les voilà, ces enfants « scolarisés » à l'école du quai Jules. Les voilà, avec les précisions rédigées d'une petite écriture bien droite par le directeur de l'époque. Un numéro d'inscription, un nom, une date de naissance, quelques indications sur les parents, une appréciation.

Ainsi reconnaissent-ils, en classe de 111 (notre Cours Préparatoire) le petit Elie Watinski, enregistré sous le n' 82. Il était né le 14 juin 1937,fils de M. Watinski, tailleur,  demeurant avenue des Marquisats à Annecy. Et puis, cette appréciation : « Excellent élève, très éveillé, intelligence vive. A obtenu de très bons résultats. Emmené avec ses parents, israélites, par les troupes allemandes d'occupation ». Plus loin, en classe de 101, voici Sarah Kowinski, fille de Simon Kowinski, ébéniste, et de Myriam, couturière, demeurant « id » (avenue des Marquisats). « Élève très vive, sensible, éveillée. » Et puis... rien. Yann n'en revient pas. Cela correspond tout à fait aux premiers éléments dont il dispose. Certains enfants, ceux de la plaque, ont bien été emmenés. D'autres ont dû échapper, et le directeur n'a pas complété le registre, peut-être en attendant de localiser les disparus.

Les commentaires vont bon train maintenant, les langues se délient, chacun fait part de ses étonnements et de ses questi ns quant aux autres enfants, ceux inscrits sur le registre (ils étaient donc à l’école) et non sur la plaque. Ainsi pour les deux sœurs Myriam et Fernande Marowitz, ou Léonie Péterhof, ou Raymond Rudinski. La directrice fait remarquer combien les appréciations sont en général élogieuses, et surtout le courage du directeur de l'école qui n'avait pas eu peur, en 1943, d'écrire en toutes lettres, sur un document officiel, la cause de la disparition des enfants : « israélites, emmenés par les troupes allemandes d'occupation ».

La directrice sourit en voyant ses visiteurs s'efforcer de prendre le maximum de notes.

« Bien sûr, je ne peux sortir les Originaux. Ils restent en archives. Mais, venez, je vais vous en faire des photocopies. »

Le petit groupe se Voit remettre une copie du registre : ce sera
un bon document à partir duquel le travail pourra continuer. Yann et ses camarades remercient vivement la femme qui les a si bien accueillis, et qui tient à les raccompagner vers la sortie.

« Avant de partir, venez, j'ai encore quelque chose à vous montrer. Cela complétera votre information. »

Sur le mur de l'école est apposée une plaque. Elle ressemble fort à celle des Marquisats.

Chacun peut y lire:

« À la mémoire des enfants juifs de l'école, arrêtés à leur retour de classe par l'occupant nazi, déportés et assassinés à
Auschwitz, le 16 novembre 1943. ». Suivent les quatre noms des enfants, et cette indication : « Avril 1995. 50e anniversaire de la libération des camps nazis ».

« Les choses se précisent ! déclare Yann à ses copains lorsqu’ils se retrouvent seuls devant la mairie. Toutes ces plaques ont été inaugurées ces dernières années. On a dû en parler dans les journaux de l'époque pour raconter l'histoire... »

Après l'école du quai Jules Philippe, ne faudrait-il pas retrouver les archives des journaux d'Annecy ? Yann voit déjà des portes s'ouvrir grâce à sa maman, journaliste.

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Chapitre 15 QUE DE QUESTIONS...

III. 1997‑1998. L'enquête.
 
Yann éteint la télévision. « Kowinski ! » répète‑t‑il. Le pré­sentateur, avec son accent parisien, a bien prononcé « in » et pas « ine ». Et ça donne bien Kowinski, ou Covinski ou Covin. Est‑ce qu'il n'a pas déjà entendu ce nom ? Après tout, Aznavour, le chanteur, c'était bien Aznavourian, et son copain Bachoz, à l'école primaire, avait bien un père qui s'appelait Bachoski...
Yann est préoccupé. Tout à l'heure, il a eu l'impression que quelque chose se déclenchait. Maintenant, il a beau chercher, il ne trouve pas. Pourtant, ce prénom de Sarah... La porte qui se referme, les pas familiers dans le couloir: maman rentre de son journal.

« Dis, maman, ça ne te dit rien un nom comme Covin ou Covinski ?
‑ Rien du tout. Non, je ne vois pas. Pourquoi ?

Et Yann de raconter les Marquisats, la plaque, les noms... Mais maman semble préoccupée par d'autres choses.

‑Tu sais, les affaires de famille... Demande à ton père... Et n'oublie pas de faire ton travail pour demain... »

Même scène une heure plus tard quand Mathieu rentre de son bureau.

« M'intéresse pas... Connais pas... Ferais mieux d'étudier ton anglais au lieu de regarder la télévision... » « Rien à en tirer ! » se dit Yann.

Il a plus de chance avec les copains, le lendemain à la récréa­tion. Personne n'a vu l'émission ni ne connaît l'histoire de ces arrestations aux Marquisats. Alors, Yann raconte, explique, fait part de son trouble, de ses interrogations sur un nom en ‑ski (c'est polonais, ça ?) qui aurait pu se transformer en un nom plus simple qu'il a l'impression d'avoir déjà rencontré quelque part. Mais où ?

« C'est de la vieille histoire, ça ! dit l'un.
‑ Ouais, mais ça peut encore exister aujourd'hui, dit l'autre. ‑ Si c'est de l'histoire, on n'a qu'à en parler aux profs...
‑ Ouais, au prof d'histoire et à la prof de français. Comme ça, on fera peut‑être une enquête...
‑ Et on va trouver plein de trucs ! »

Et c'est ainsi qu'un après‑midi d'une chaude journée de sep­tembre, le patron de l'hôtel des Marquisats voit arriver 30 élèves d'une classe de 5e accompagnés par deux profes­seurs. Ceux‑ci n'avaient pas été longs à convaincre. Le projet d'enquête semblait tout à fait intéressant, et chacun, sans le dire, voyait déjà tout le bénéfice qu'il pourrait en tirer pour son enseignement. Si les élèves eux‑mêmes s'enthousias­maient pour l'histoire, quelle aubaine ! De plus, il va y avoir des possibilités de recherche et de travail sur documents... Et les recherches vont supposer des demandes écrites, des interviews, des comptes rendus. Donc, du travail d'écriture, de rédaction et de mise au point orthographique. Donc, du français. Sans compter qu'avec la réforme des Collèges, l'ad­ministration poussait à des « parcours diversifiés », autrement dit à de nouvelles manières d'apprendre. C'était tout trouvé...

On explique au patron pourquoi ce déplacement. Il dit être trop jeune pour avoir connu l'hôtel au moment des faits. Mais c'est la plaque, apposée sur le mur de façade, qui polarise tous les regards. Les uns se contentent de lire, d'autres photogra­phient, la plupart, accroupis, bloc‑notes à la main, recopient le texte et la liste des noms gravés.

Alors fusent les étonnements et les questions. Qu'est‑ce que c'est que « les lois raciales » et « le régime de Vichy » ? Pourquoi « l'occupant allemand » à Annecy ? À côté des per­sonnes arrêtées, y en a‑t‑il d'autres qui ne l'ont pas été ? « Les camps d'extermination », pourquoi ? On croyait que c'était des camps de concentration... Pourquoi les Allemands tuaient des Juifs ? Toutes les personnes inscrites sur la plaque ont­elles été exterminées ? Y a‑t‑il des survivants ? Ou des gens de la famille qui auraient échappé ? Et comment se fait‑il qu'il y ait des enfants ? Où ont‑ils été transportés ?...

Des questions. Beaucoup de questions. Yann n'est pas plus avancé, mais quelque chose lui dit que c'est la bonne voie: le nombre de noms étrangers sur la plaque, dont certains d'ori­gine polonaise, le confirme qu'il faut bien remonter la filière, le parcours et le destin de tous ces gens qui ont séjourné àAnnecy avant leur arrestation par les Allemands. D'ailleurs, il sait ‑ il l'a vu à la télévision ‑ que des personnes proches des disparus sont toujours vivantes.
Les deux professeurs vont se retrouver avec cinq pages de questions. Un premier tri permet de baliser des pistes de recherche. Et, allez donc ! Que chacun se mette en chasse et apporte au groupe ses informations. L’enquête est lancée.
On sait comment elle commence... Mais personne ne sait encore comment elle finira.

Les parents, mis au courant de l'opération lors de la réunion de rentrée, se montrent très favorables : « Excellente idée... Très bonne initiative... Ça va les intéresser... ». Seul, Yann est déçu. Maman ne dit rien. Papa fait la moue. « À quoi bon remuer le passé ? » C'est vrai que, professionnellement, Mathieu est davantage tourné vers les sciences du futur. Mais Yann pressent qu'il y a autre chose, et cette sensation, loin de le décourager, le confirme un peu plus dans sa résolution àpercer le mystère qui entoure la plaque commémorative de l'hôtel des Marquisats.

On dit que « les Bretons sont têtus... » Il va le prouver.

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INTERMÈDE

Ironie de l'existence ! Qui aurait imaginé que Myriam, la petite couturière polonaise, devienne une personnalité impor­ante des milieux diplomatiques français, parcourant le monde de New‑York à Hong‑Kong comme conseillère et traductrice ? Y serait‑elle parvenue s'il n'y avait pas eu Simon et David, morts, et le souvenir lancinant de Sarah, disparue ? Sa situation professionnelle lui a ouvert bien des portes, mais toutes les pistes se sont fermées devant elle : elle a finalement buté sur Izieu sans pouvoir aller au‑delà. Elle y repense tou­jours dans sa maison de Biarritz où elle s'est retirée à l'âge de la retraite.

Et Sarah a grandi, comme toutes les petites filles françaises. Petit employé des chemins de fer, Monsieur Lefèvre entraî‑
nera sa famille dans ses mutations : il y aura huit déménage­ments en moins de vingt ans. Une instabilité qui peut expliquer que des liens se soient relâchés avec la vie anté­rieure. C'est vrai que Sarah est de plus en plus éloignée de ses origines. Juive, elle l'est restée : les Lefèvre se sont toujours montrés très tolérants, mais qu'est‑ce que cela veut dire encore ?... En 1960, c'est une superbe jeune fille de 24 ans,
aux grands yeux verts et aux cheveux bouclés toujours en bataille. Alors qu'elle termine ses études d'infirmière, elle épouse le médecin de son coeur. La voilà devenue Madame Brunois. Et c'est à Morlaix, en Bretagne où le jeune couple s'est installé, que naît Mathieu, en 1962.

Une naissance difficile qui en empêchera d'autres. Mathieu restera fils unique, et tous les soins de ses parents attentifs reposeront sur lui. Doué, le garçon traversera ses études comme en se jouant et très vite trouvera un poste, à Rennes, comme ingénieur électronicien. Le noyau familial semble bien s'implanter en Bretagne, et pour renforcer encore cet enracinement, Mathieu Brunois épouse Gwénaëlle. Il a 22 ans. Elle est jeune journaliste au quotidien local « Ouest­France ». C'est ainsi que Sarah, en 1986, pour son cinquan­tième anniversaire, est promue grand‑mère: c'est la naissance de Yann.

À Morlaix, le docteur Brunois déserte de plus en plus souvent son cabinet pour rejoindre, en Éthiopie ou en Bosnie, des équipes de « Médecins sans frontières ». Sarah reste seule, occupée à parcourir la petite ville comme infirmière à domi­cile. Certains soirs de solitude, elle caresse une poupée informe...

À Rennes, les compétences de Mathieu Brtinois arrivent àsaturation. Spécialisé dans l'électronique et la recherche spa­tiale, il lui faut aller plus loin, dans des laboratoires à la pointe du progrès. C'est Aéronique‑Industrie qui fait appel à lui et lui propose un poste dans son usine des Glaisins, à Annecy‑le­Vieux. C'est la mutation. La maman journaliste espère se faire embaucher au « Savoyard », le quotidien local.

Yann entre en 61. Nous sommes en 1996.

« Tu verras, c'est beau Annecy, avait dit Sarah à son petit‑fils avant le départ.
‑ Tu connais, Mamie ?... ‑ Un peu... »

Et Sarah était restée évasive.

De sa petite maison des hauteurs de Morlaix, rue du Lycée, Sarah regarde sans les voir les deux grands viaducs qui enjam­bent la rivière, haute ou basse, selon les marées. Des images se superposent, vagues, déformées : un fleuve au bas d'une colline, des montagnes et un lac, des marécages, des immeubles, un quai de gare, une moustache brune, un grand garçon... Tout s'efface et se mêle. Que reste‑t‑il du passé et de la petite Sarah ?

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