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Chapitre 14 : IZIEU



En contrebas de la colline, un petit lac étend ses eaux dor­mantes, tandis qu'au loin le Rhône semble s'échapper des montagnes environnantes. Des montagnes massives, aux flancs abrupts, avec des à‑pic qui laissent deviner de hauts plateaux. Ce sont les tables calcaires du Bugey, le dernier contrefort du Jura. Nous sommes à Izieu, département de l'Ain, aux confins de l'Isère et de la Savoie.

Le village se dissimule derrière un repli de la colline et la grande maison se tient à l'écart, isolée. C'est là que des visages d'enfants, garçons et filles, s'étaient tournés vers Sarah quand elle arriva dans la remorque de la bicyclette de Boris Branilek.

Grande femme sympathique, entreprenante, active, Martha Branilek parlait avec un fort accent des pays de l'Est. Elle était l'âme d'lzieu, la créatrice, la directrice, la maman de tous. Dès l'invasion de la zone libre par les troupes alle­mandes, elle n'eut plus qu'une obsession : mettre les enfants juifs en sécurité. Du midi de la France, en commençant par Rivesaltes, dans les Pyrénées, elle arriva bientôt à Izieu. Le préfet de Belley, Monsieur Wiltzer, lui‑même d'origine alsa‑
cienne, lui a facilité bien des choses à la barbe de l'occupant. Boris Branilek, son mari, s'occupait de l~ économat et du ravi­taillement. On connaît maintenant son vélo et sa remorque qui ne transportait pas que des légumes !... Sarah s'était prise d'affection pour Boris Branilek. Il était un peu le père qui manquait.

Uéconoinat n'était pas une inince affaire dans cette période de guerre. E y avait toujours plus de cinquante bouches à nourrir à Izieu et c'était la course perpétuelle à l'argent et au ravi­taillement. Heureusement, on était à la campagne. De plus, il fallait entretenir la propriété. La « colonie d'lzieu », c'était d'abord une grande maison à un seul étage. Un bâtiment gris, large, profond, avec ses deux portes d'entrée et l'alignement de ses fenêtres aux volets blancs.

La « maison » constituait le lieu de vie. Au rez‑de‑chaussée, c'était la cuisine et la salle de repas, avec d'autres pièces plus petites. À l'étage dormaient les filles et les petits dans deux salles servant de dortoirs. La plus grande pièce de l'étage, bien éclairée des deux côtés, était transformée en salle de classe. Les garçons occupaient un bâtiment annexe, dit « la grange » : ils y couchaient sur des matelas posés par terre.
Tout autour des bâtiments s'étendaient de vastes terrains, cer­tains plantés d'arbres, d'autres de cultures marâlchères, d~ autres enfin restés en prairies et qui servaient de terrains de jeu aux enfants. Ceux‑ci profitaient de l'espace pour s'ébattre en petits groupes ou, pour les plus grands, en tournois collec­tifs de ballon ou de foulards. C'étaient des garçons et des filles de 6 à 13 ans, aux cheveux noirs et aux regards pleins de vie. Les garçons portaient des culottes courtes, même en hiver, avec de grandes chaussettes qui leur montaient aux genoux.
Le confort était rudimentaire. Les manques se faisaient sentir dans les tout petits détails de la vie quotidienne.

Le matin, les enfants pouvaient faire leur toilette autour du bassin de pierre, devant la grande maison. En hiver, on faisait chauffer de l'eau dans les cheminées. Ils avaient droit à un verre de lait et un gâteau vitaminé l'après‑midi, ou simplement une tartine de pain et un carré de chocolat. En classe, la maîtresse écrivait au tableau avec du plâtre à cause du manque de craie.
Mais il y avait beaucoup de temps libre, utilisé à jouer dans le parc, à faire des dessins ou à écrire aux familles. Les enfants affectionnaient particulièrement la grande et longue terrasse qui s'avançait comme une passerelle de vaisseau au‑dessus des prairies et des vergers. Elle permettait de jouir d'un très beau panorama sur la vallée du Rhône. Telle était la maison d'Izieu où Sarah passa quelques mois après avoir échappé à la rafle des Marquisats à Annecy.

En février 1944, au moment où elle est accueillie par la famille Lefèvre, elle ne sait pas encore, et ne l'apprendra que bien plus tard, qu'un nouveau draine se prépare.

6 avril 1944. C'est « jeudi saint » pour les chrétiens. Bientôt Pâques ; bientôt les vacances. Jour ordinaire à la colonie d'Izieu. Martha Branilek est partie ce matin. Elle a, comme d'habitude, quelques familles à voir ou quelques formalités àaccomplir. La journée s'achève et déjà quelques « grands »sont rentrés du collège de Belley où ils sont inscrits. Et c'est alors que monte le bruit des camions. Les Allemands arrivent, sautent des véhicules qui bloquent l'accès par la petite route, se répandent dans les bâtiments, crient des ordres, bousculent tout ce qu'ils trouvent, font sortir pêle‑mêle les enfants et les moniteurs adultes. Bruits de bottes, cris gutturaux des soldats, cris d'angoisse des petits... C'est la rafle, sur l'ordre du chef de la Gestapo de Lyon : Mans Barbie. Sans doute y a‑t‑il eu dénonciation. 44 enfants, de 5 à 18 ans, et 7 adultes sont embarqués sans ménagement dans les camions et emmenés.
C'est le désastre. Parmi eux, Eva et Clara, les amies de Sarah. Une seule éducatrice a pu s'échapper à temps par‑derrière la maison. Pour les autres, il n'y a pas de doute à avoir. 42 enfants et 5 adultes seront transférés dans les mêmes conditions que David, et gazés au camp d'extermination d'Auschwitz. Une éducatrice survivra an camp. Les deux ado­lescents de 17 et 18 ans, ainsi que Boris Branilek, seront déportés en Estonie, au camp de Reval, et fusillés.
En rentrant à Izieu, Martha Branilek ne retrouve plus le havre de paix qu'elle avait eu tant de mal à organiser, mais la maison du malheur qui a fonctionné comme un piège.

 

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Chapitre 13 : SARAH

Mardi 16 novembre 1943. Fin d'après‑midi.
 
Marie et Sarah remontent vers l'hôtel. Au loin s'éloigne le bruit du camion allemand. C'est le désespoir parmi les rescapés. Des femmes pleurent leurs amies enlevées ; d'autres restent prostrées, se demandant comment tout cela est possible. Une jeune femme hurle de douleur : elle vient d'arriver au moment où les Allemands s'engageaient sur la route. C'est Madame Krasnewski. Roger, 4 ans, son petit garçon, est monté dans le camion. Sarah pleure, sans comprendre l'ampleur du drame, mais sachant bien que c'est grave. Elle implore :

« David ! Où est David ?... ‑ Il est parti...
‑ Mais pourquoi il est parti sans moi ?
‑ Viens avec moi, lui dit Marie, ne restons pas là, c'est trop dangereux... »

Il n'est pas raisonnable de s'attarder alors que les Allemands peuvent revenir pour chercher ceux qui auraient échappé. Sarah pose son bouquet de fleurs à la cuisine, grimpe dans la chambre pour prendre sa poupée et revient vers Marie. Toutes les deux sortent comme pour se promener.

Au bas du chemin, deux soldats allemands ont été laissés en sentinelles. Ils bavardent, le fusil à l'épaule, sans s'occuper de ces deux promeneuses qui traversent la route pour gagner la rive du lac.

Marie décide de mettre Sarah en lieu sûr. Elle la cache d'abord chez elle, puis, continuant seule en ville, elle va se confier àune amie. N'existe‑t‑il pas de refuge pour des enfants juifs ?

Le lendemain, elle est interpellée par le fleuriste du quai qui lui remet un bouquet de violettes.

« Tiens, prends ce bouquet. Tu vas ensuite au Bar du Lac. Là, quelqu'un te repérera et te donnera tous les renseignements... »

La filière fonctionne bien. Sarah doit être conduite àChambéry, à bicyclette, par un homme aux allures de paysan, très silencieux : à peine si Sarah l'entendra prononcer trois phrases. Elle est accueillie dans une maison appartenant à une organisation juive. C'est là qu'un certain monsieur Boris Branilek prend le relais et se charge de Sarah. Elle se laisse faire, ne comprenant toujours pas pourquoi David n'est pas venu avec elle, et pourquoi tous ces gens s'occupent d'elle et la déplacent tout le temps.

Sarah va effectuer le plus extraordinaire voyage qui soit, accroupie dans une remorque à vélo, au milieu des paquets de ravitaillement tandis que son nouveau protecteur pédale, pédale encore et sue, et peine, surtout dans la montée du col des Échelles... Direction : Izieu, à 45 kilomètres.

Madame Branilek et son mari (le cycliste) avaient ouvert une maison d'enfants dans une ancienne ferme. C'est le calme et la tranquillité d'une petite bourgade à flanc de colline au‑dessus du Rhône. Le couple y accueille des enfants juifs, enfants de déportés, ou placés en sécurité, loin de la grande ville et surtout des camps d'internement.

À Izieu, la vie est organisée un peu comme une colonie de vacances, même s'il y a une classe et que c'est aussi l'école. Sarah s'y fait vite des amies, en particulier Eva et Clara, âgées de 8 et 7 ans. Eva avait été envoyée à Izieu par ses parents. Elle dessinait toujours de la violence, des armes, de la guerre et ne donnait jamais d'explication. Quant à Clara, toujours très souriante, elle restait seule, à la charge d'une tante alors que ses parents avaient été emmenés quand elle avait 4 ans. Au fond d'elle‑même, elle restait traumatisée. Sarah organise des jeux dans le parc avec ses amies, trouve finalement l'école agréable, mange à sa faim, fait des dessins. Elle aura bientôt 7 ans et l'insouciance de son âge efface peu à peu les moments douloureux qu'elle a vécus. Mais, parfois, le soir surtout, dans le noir et le silence du petit dortoir, elle serre bien fort sa poupée et pleure doucement en appelant sa maman, et David qui ne revient pas. Elle se sent bien seule...

Pour Madame Branilek, Izieu n'est qu'un refuge et une étape. La sécurité des enfants reste son objectif prioritaire. Aussi n'hésite‑t‑elle pas à rechercher des familles adoptives. Un beau matin, une jeune femme vient s'entretenir avec Madame Branilek. Il est question de Sarah. Les affaires sont vite pré­parées et Sarah s'apprête à partir, toujours à bicyclette, avec la daine. Sarah est triste.
Elle embrasse Madame Branilek et son mari, le cuisinier et tous ses camarades. Eva et Clara sont les plus empressées, elles écrivent l'adresse de leurs familles :

« On ne sait jamais si on se retrouve un jour !
‑ Après la guerre, je t'écrirai et je te montrerai toutes nies poupées, lui dit Eva.
‑ Et moi, je te montrerai mon petit chien » ajoute Clara.
Elle ne devait jamais revoir Eva et Clara...

L
es Lefèvre, une famille non‑juive, connue des Branilek, vont élever Sarah comme leur propre fille, la surnommant « Thérèse » pour mieux dissimuler quelque temps son origine. C'était en février 1944.

Certes, quand la vie redevient normale, on tente bien de retrouver la vraie maman, cette Madame Myriam Kowinski, habitant Paris. Mais personne ne sait où elle est. Les rares amis qui restent affirment que le papa, Simon, est mort en déportation et que Myriam a disparu peu après avoir appris la nouvelle. Et quand Izieu sera fermé, après le drame de la rafle des 44 enfants, le 6 avril 1944, les liens des Lefèvre et Izieu seront rompus.

Sarah va garder officiellement son nom emprunté de Covin. Mais personne ne l'utilisera dans la vie courante. Pour tout le monde, elle est la « fille Lefèvre », la petite « Thérèse », qui grandit au sein d'une fantille unie, modeste, sans histoire. Elle y a trouvé un père un peu distant, une mère attentive et deux grands frères ravis de taquiner une petite soeur. Seule, la poupée...

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Chapitre 12 Myriam

L'angoisse d'une mère

En ce mois d'août 1945, une page se tourne pour Myriam. La mort de Simon en camp de concentration, pour douloureuse qu'elle soit, lui laisse le champ libre pour sa seule obsession : retrouver ses enfants. Elle a suivi leur itinéraire, de Douadic à Annecy, sans connaître beaucoup de détails. Mais elle conserve précieusement leurs lettres d'enfants, si maladroites parfois, mais si touchantes. Et puis, plus rien, silence total.

Paris libéré, et bientôt la France tout entière, elle peut enfin sortir au grand jour, se déplacer, entamer des démarches. On lui indique les adresses d'organisations juives chargées de retrouver les personnes disparues. C'est pour elle une piste pleine d'espoir. Et c'est même davantage... Une de ces organisations, débordée d'appels, de demandes de recherches, de listes à établir, lui propose de tenir d'abord le secrétariat, puis la direction d'équipes de recherche sur le terrain. Myriam y gagne une position sociale qu'elle n'a jamais connue, en même temps qu'un moyen de subsistance, tout en se situant au cœur du problème. Car, naturellement, c'est le parcours de ses propres enfants qu'elle va tenter de reconstituer pour les retrouver.
Elle visitera Douadic, mais il n'en reste rien, sauf des baraquements vides. Elle arrivera à Annecy, se rendra à l'hôtel des Marquisats. Des travaux y sont entrepris pour redonner à l'établissement sa vocation première d'accueillir les touristes. En ville, se déplaçant de la préfecture à la mairie, en passant par les écoles et les postes de police, elle finit par tout savoir de la rafle du 16 novembre 1943.

Le cœur serré, elle continue ses recherches, rencontre des témoins qui ont connu David et Sarah, apprend que David racontait volontiers le voyage vers Moulins, l'arrestation, Douadic, Annecy... Fébrilement, elle reconstitue des itinéraires, échafaude des hypothèses...

Elle discutera longtemps avec le boulanger de l'Avenue des Marquisats. Lhomme se souvient bien de la petite Sarah que Marie avait prise sous sa protection. Mais il n'en sait pas plus. Marie n'était qu'une réfugiée, elle est retournée chez elle, en Lorraine. Il lui a bien écrit une fois à l'adresse qu'elle avait laissée, mais il n'a jamais reçu de réponse : sans doute que Marie a déménagé, ou s'est mariée et a donc changé de nom. Myriam acquiert la certitude que Marie est bien le dernier contact annécien de Sarah, mais la piste s'arrête là.

Une autre piste la conduit à Annemasse. La manie allemande de la paperasserie administrative va lui permettre de retrouver le nom de David sur le registre d'entrée de l'hôtel Pax, en novembre 1943, avec cette indication : « Départ pour Drancy ». Alors, Myriam comprend... C'est Auschwitz... C'est la mort.

Surmontant sa souffrance, obnubilée par Sarah, le seul être cher qui semble lui rester, Myriam se jette à corps perdu dans le travail.
Depuis longtemps elle a quitté Paris où plus rien ne la retient. Femme seule, plus disponible que d'autres, elle séjournera de ville en ville, au gré de ses recherches. Bien malin qui pourrait détailler son itinéraire pour la suivre à la trace. Mais combien de fois ne revivra-t-elle pas, en pensée, le destin de ses enfants ?...

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